Théories explicatives des idées délirantes


De nombreuses théories proposent une explication à l'apparition d'idées délirantes chez l'Homme. Certaines adoptent un point de vue doxastique, d'autres ne s'intéressent pas aux croyances normales, se concentrant sur les idées délirantes pour former une théorie explicative.

Certains chercheurs comme Maher - qui a travaillé sur les idées délirantes observées chez les schizophrènes - considèrent qu'une anomalie perceptive suffit pour donner naissance aux idées délirantes. Pour d'autres, le problème perceptif, s'il permet d'expliquer le contenu de l'idée délirante, n'explique pas en revanche son caractère fixe - ie. le fait que l'individu ne puisse pas s'en détacher. Une théorie répond à cela en mettant en jeu deux facteurs dans la formation des idées délirantes - le premier expliquant le contenu de l'idée délirante et le deuxième facteur expliquant la fixité. D'autres débats s'ouvrent alors sur la nature du premier facteur. Est-il nécessaire ? Est-il forcément perceptif ? Certains sujet présentent des idées délirantes sans avoir pour autant un quelconque problème perceptif. Pour McKay 2005 - cité par Bell et Halligan dans The Neural Basis of Human Belief System, chapitre 10 -, le premier facteur est important mais non nécessaire ; les désirs, les motivations pourraient jouer le rôle fonctionnel de ce facteur. Nous pourrions également donner ce rôle aux émotions, à des biais cognitifs, etc.

Ici nous nous intéressons, d'une part, à une théorie davantage centrée sur l'explication de la formation des idées délirantes observées chez les schizophrènes (Corlett 2006, 2007)  ; et d'autre part, à une théorie qui aborde la formation des idées délirantes comme la conséquence d'une "mal-fonction" des processus de formation normale des croyances (Coltheart (2007)).



Théorie des étapes précoces de formation des idées délirantes


Corlett (2006, 2007) s'intéresse aux croyances délirantes développées par les individus atteints de Schizophrénie. Son point de vue est que les idées délirantes sont des croyances qui se sont développées anormalement (ie. point de vue doxastique). Il cherche à rendre compte des étapes précoces de formation des idées délirantes. Ainsi, le modèle proposé n'explique pas la fixité de l'idée délirante.

Le modèle

Selon Corlett (2006, 2007), la formation des croyances repose sur l'apprentissage d'associations entre des stimuli. Et à l'origine de la formation d'une idée délirante, serait un problème situé au niveau de l'apprentissage associatif, dépendant de l'erreur de prédiction. Une perturbation du signal d'erreur de prédiction serait responsable du problème d'apprentissage.

La supposition est qu'à certains moments l'individu reçoit des signaux d'erreur de prédiction, alors qu'il n'aurait pas du en recevoir. Par conséquent, il effectue le même travail que s'il avait effectivement commis une erreur de prédiction, mais comme aucune erreur n'a été commise, il n'y a rien à apprendre (il n'y a pas d'associations déceler et mémoriser). Comme le signal d'erreur de prédiction est présent, son attention va tout de même être mise en jeu pour chercher à faire des associations (elle sera allouée à des stimuli non pertinents), et l'individu va rapprocher entre eux des stimuli qui ne devraient pas être rapprochés. Cela mène à la formation de croyances "anormales".

modele
Théorie: erreur de prédiction désorganisée

Erreur de prédiction et apprentissage

L'erreur de prédiction est la différence entre un résultat (ou effet) attendu par l'individu et le résultat réellement obtenu. L'individu tend à minimiser l'erreur de prédiction et ainsi à mieux comprendre et prévoir l'environnement.

Lorsque le résultat attendu par l'individu n'est pas conforme à ce qu'il se passe effectivement, un signal d'erreur de prédiction est produit. Ce signal serait produit par des systèmes impliquant le glutamate et la dopamine. Les régions fronto-striatales seraient impliquées dans le traitement de l'erreur de prédiction pendant un apprentissage causal. (Corlett et al. (2006))

Le signal d'erreur de prédiction intervient dans l'apprentissage en interagissant avec l'attention, qui va allouer des ressources aux stimuli pertinents (c'est à dire des stimuli pouvant potentiellement expliquer l'événement inattendu), et en permettant alors la formation d'associations pertinentes entre les éléments de l'environnement.


Exemple caricatural :

Non focalisation sur un stimulus non-pertinent : "Marie est habituée au fait qu'il y ait des travaux devant chez elle du matin au soir ce mois-ci. Elle ne prête pas attention aux passages incessants des camions et travailleurs car elle sait pourquoi ils sont là, elle s'y est habituée, elle n'a rien de plus à apprendre."

Erreur de prédiction et focalisation sur un stimulus pertinent : "Un jour au milieu du mois elle remarque l'absence des travailleurs et camions alors qu'elle s'attendait à ce qu'ils soient là comme chaque jour. Elle a fait une erreur de prédiction. Elle remarque qu'il a plu la nuit précédente. Elle peut en déduire, que lorsque la terre est trop détrempée les travaux ne peuvent pas avoir lieu : c'est un nouvel apprentissage pertinent qui lui permet de mieux prédire le comportement de son environnement."

Cet exemple met l'accent sur le fait que Marie focalise son attention dur certains éléments de sont environnement parce qu'elle a fait une erreur dans sa prédiction du comportement du monde. Et cela lui permet de créer de nouvelles associations : d'apprendre.

Un autre exemple très illustratif de l'apprentissage par association et l'erreur de prédiction est donné par Schultz et Dickinson.



La théorie des deux facteurs


Certaines personnes développent une idée délirante nommée en anglais "mirrored-self misidentification" - que nous traduisons ici par "non reconnaissance de soi dans un mirroir". Considérons deux cas cliniques pour mieux comprendre cette idée délirante et expliquer la théorie des deux facteurs - l’une des théories dominantes dans le domaine des idées délirantes.

Le cas TH présente une agnosie des miroirs. Il ne comprend pas le fonctionnement des miroirs, ni ne sait pas comment interagir avec. Quand on lui montre un miroir et qu’on lui demande ce que c’est, il répond que c’est un trou dans le mur, une fenêtre. Lorsqu'on lui demande s’il se voit dedans, il répond juste que ce n’est pas lui mais une autre personne qui lui ressemble beaucoup et qui serait habillé comme lui.

L’agnosie des miroirs explique-t-elle les idées délirantes?

Soit l’idée délirante (non reconnaissance de soi dans un miroir) ne dépend pas de l’agnosie et ce serait par le fruit du hasard que le cas TH a l’agnosie et l’idée délirante. Soit l’agnosie des miroirs (en anglais "mirror agnosia") est la cause de l’idée délirante chez TH et ce serait un deuxième facteur qui interviendrait chez TH. La seconde hypothèse est suggérée par Coltheart (2010) et soutient sa théorie des deux facteurs.

Le premier facteur, dans le cas de TH, serait l’agnosie des miroirs et expliquerait le contenu de l’idée délirante, à savoir “c’est une personne qui copie tous mes faits et gestes ... même si elle me ressemble beaucoup ce n’est pas moi” . Le deuxième facteur serait l'échec de rejet de cette croyance malgré les preuves apportées. Breen et collaborateurs - cités par Coltheart (2010) - nous relatent le cas FE qui ne présente pas d’agnosie des miroirs mais présente, cependant, la même idée délirante que TH. Il reconnaît le reflet d'autrui, mais pas le sien. FE aurait de faibles performances dans les tests de reconnaissance faciale. Il y a également le cas de EF - décrit par Coltheart (2007) - qui a le même type d'idées délirantes que TH et FE, et est atteinte de prosopagnosie. On a là, des cas bien distincts pour une même idée délirante. Le seul point commun est cette incorrigibilité de la croyance qui, dans la théorie de Coltheart, correspond au deuxième facteur. Selon Coltheart, le facteur 1 change d’une idée délirante à l’autre mais pas le facteur 2. Un problème de reconnaissance faciale, la prosopagnosie, l'agnosie des miroirs sont des troubes qui peuvent toucher des individus ne présentant pas pour autant une quelconque idée délirante. C'est pourquoi un deuxième facteur doit entrer en jeu chez les personnes ayant des idées délirantes.

Ainsi deux facteurs seraient à l'origine de la naissance d'idées délirantes, et il est nécessaire que les deux facteurs soient présents. Ce sont deux déficits.

Ainsi, une hypothèse est formée du fait du facteur 1. La fonction d'évaluation, présentant un déficit, ne rejette pas cette hypothèse, même si elle est inadaptée.

Exemple du Syndrome de Capgras


Facteur 1

Le déficit à l'origine du contenu du syndrome de Capgras serait une réponse du système nerveux autonome anormale face à la présentation de visages. Face à un visage , le système nerveux autonome des individus atteint de ce syndrome a une réponse moins importante que celui des individus normaux ; ce, même si le visage est familier - llis et al. (1997) cité par Coltheart, Langdon et McKay .

Ce premier facteur n'est pas suffisant pour créer d'idée délirante parce que les individus présentant ce premier déficit ne développent pas tous le syndrome de Capgras.

Facteur 2

Le système d'évaluation des hypothèses ne fonctionnant pas correctement, l'individu ne rejette pas cette hypothèse malgré les nombreuses preuves en contradiction avec l'hypothèse. Cela mène à la formation d'une croyance délirante.

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Syndrome de Capgras et théorie des deux facteurs

Un cycle

La puissance des idées délirantes des personnes atteintes du syndrome de Capgras ne semble pas être constante au cours du temps mais plutôt varier en décrivant un cycle. En effet, durant certaines périodes, le patient peut se rendre compte que ses croyances sont inadaptées et les rejeter, cependant elles finissent par revenir, et ainsi de suite. Une explication de ce phénomène est proposée par Coltheart (2007). D'après lui, le système d'évaluation des croyances (qui serait en cause dans l'incapacité des sujets à rejeter l'idée délirante) n'est pas totalement détruit, seulement abîmé - et par conséquent moins efficace. A certaines périodes, durant lesquelles l'entourage du patient le confronterait de plus en plus - davantage que le reste du temps - à l'incohérence et au manque de justification des ses idées, le système disposerait de suffisamment d'éléments pour rejeter l'idée délirante. Lorsque le sujet abandonne les délirantes, l'entourage n'a plus à les confronter, mais le système d'évaluation des croyance reste déficitaire et le facteur 1 est toujours présent : c'est pourquoi les idées délirantes reviendraient.


Le facteur 1 dans d'autres idées délirantes


Somatoparaphrénie

Voyons, le cas de patients atteints de somatoparaphrénie et d'hémiplégie gauche - apparus des suites d'une lésion de l'hémisphère droit. L'interprétation de la théorie des deux facteurs est que le fait que le patient ne puisse pas bouger ses membres situés du côté gauche de son corps, mène à l'hypothèse que le membre ne lui appartient pas (contenu de l'idée délirante). Comme précédemment cette hémiplégie issue d'une lésion de l'hémisphère droit n'est pas suffisante pour expliquer l'apparition de l'idée délirante, car il existe des personnes présentant également une hémiplégie des suites d'une lésion de l'hémisphère droit et n'ayant pas ces croyances anormales.


N.B. : Chez les patients mentionnés précédemment, un premier facteur explique l'apparition du contenu de la croyance délirante. Selon, Coltheart (2007), le dernier cas (la somatoparaphrénie) apporte une autre information. L'hémisphère gauche du patient étant épargné, le déficit responsable du maintient doit résulter, comme l'hémiplégie, de la lésion de l'hémisphère droit. Ainsi les patients atteints de somatoparaphrenie auraient un hémisphère droit davantage lésé que les patient ayant seulement une hémiplégie. Cette lésion supplémentaire serait responsable du développement de la croyance délirante.


Syndrome de Fregoli

Pour le syndrome de Fregoli, l'hypothèse de Coltheart (2007) est que je sujet a une réponse du système nerveux autonome, même face à des visages inconnus. Cette réponse anormalement élevée serait responsable de la formation du contenu de la croyance.


Syndrome de Cotard

Pour Cotard, une explication du premier facteur est donnée par Ramachandran et Blakeslee, 1998 (cités par Coltheart (2007)). Ils proposent que les patients ont une réponse du système nerveux autonome diminuée pour tous les stimuli environnants, et pas juste pour les visages.


Application au idées délirantes dans la Schizophrénie?

Par ailleurs, d'après Coltheart, Langdon et McKay, le modèle des deux facteurs s'applique également aux croyances délirantes présentes chez les personnes atteintes de Schizophrénie.

Un individu peut être atteint du syndrome de Capgras sans être Schizophrène et un individu peut être Schizophrène sans être atteint du syndrome de Capgras. Cependant, il y aurait un lien statistique entre le fait d'être schizophrène de type paranoïaque et le fait d'avoir le syndrome de Capgras. De plus, les schizophrènes présenteraient des déficits au niveau du cortex frontal droit, non retrouvées chez les individus non schizophrènes.

Les auteurs supposent que les idées délirantes de type paranoïa et grandeur observées chez les schizophrènes de type paranoïaque seraient sous-tendues, comme Capgras, par deux facteurs. Le second facteur serait commun à la Schizophrénie et au syndrome de Capgras. Pour appuyer cette hypothèse, il faudrait expliquer comment est créé le contenu des idées délirantes de types paranoïa et grandeur - ie. expliquer le premier facteur pour la Schizophrénie de type paranoïaque.


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